1- Avril 1815
Le Tambora, volcan indonésien, entre en éruption. Pluies de pierre ponce, immenses coulées, une colonne gigantesque haute de 44 km, les particules retombent jusque dans l’hémisphère nord-américain et au nord de l’Europe. Obscurcissant le ciel, elles font obstacle au rayonnement solaire. L’été 1816, les températures chutent d’un demi à un degré, provoquant de mauvaises récoltesen Suisse, en Allemagne, des famines causes d’émeutes. Quant aux couleurs irréelles des ciels de Turner, elles trouveraient leur source dans les conditions climatiques générées par l’éruption.

2- Novembre 2015
Et nous sommes là, aujourd’hui, plus habitués aux images des catastrophes qu’aux mots qui les désignent. Arbres déracinés, routes explosées, digues fracassées, vagues démesurées, paysages inondés, villes dévastées. Les images qui tournent de plus en plus souvent sur nos écrans rendent le commentaire en voix off presque inutile. Pourtant les mots ont quelque chose à dire. Nous qui écrivons, nous le savons bien.

3- 1816, l’année sans été
Dans une lettre à sa demi-sœur, Mary Shelley décrit son ascension des Alpes, « au cours d’une violente tempête de pluie et de vent ». Quelques jours plus tard, la vue sur le lac de Genève s’efface sous la neige. Entre avril et septembre 1816 il a plu 130 jours. Cet été-là, confinés en raison du mauvais temps, Byron, Shelley et Mary Shelley, pour tromper l’ennui, décident chacun d’écrire une histoire de fantôme. C’est l’acte de naissance de Frankenstein.

4- 2050
Le passage du nord –ouest, le passage du nord-est, longtemps cherché, qui provoqua tant de morts, de naufrages, et tant d’expéditions, le passage entre la Sibérie et l’Alaska est désormais navigable. L’été, l’océan Arctique est libre de glace, et le partage des eaux et des ressources a généré des conflits et des guerres entre les pays du grand nord.

5- Hiver 2014-2015
L’hiver le plus chaud depuis l’existence des statistiques. Mais ça ne suffit pas. Il faut pouvoir prendre un verre ou dîner en terrasse en janvier, décembre, février, comme en juin, en juillet et en août. Alors poussent des champignons de métal nourris au gaz. En 2008 on comptait 250 000 parasols chauffants – combien de plus aujourd’hui ? Chaque appareil engloutit13 kilos de gaz. Des études de sécurité ont été faites, des recommandations. Pas plus de 10 appareils par terrasse, ne pas changer les bouteilles de gaz en présence des consommateurs. Certains parasols fonctionnent à l’électricité et comme on n’arrête pas le progrès, il en existe, désormais, pour particuliers, pour profiter du jardin en toute saison. Prenez l’air, pas le froid, dit une publicité. Et gaspillez l’énergie, polluez le voisinage, cela, la publicité ne le dit pas. Quant à sortir en terrasse uniquement quand le temps le permet, vous n’y pensez pas !

6- 1709
Début janvier, la Seine est gelée. Pendant 3 mois, Paris n’est plus approvisionné. Le 13 janvier, il fait moins 23 degrés. La température descendra jusqu’à moins 26. Les bords de l’Atlantique sont gelés. Le grand hiver aura laissé plus d’un million de morts, en France.

7- 2015
Et donc, l’idéal des gens, c’est le beau temps, s’ils le pouvaient ils banniraient l’hiver, comme Charles d’Orléans, alors le réchauffement climatique, n’est-ce pas une belle opportunité, l’occasion de vivre, en tous cas au nord de la Loire, un été perpétuel ?,jusqu’à présent, les conséquences du réchauffement sont à peine parvenues jusqu’à nous. En 2013, le nombre de réfugiés climatiques était 3 fois plus élevé que celui des réfugiés pour cause de conflit, mais cela concernait surtout l’Asie. Près de la moitié des catastrophes climatiques les plus graves concernent l’Afrique. D’autres touchent les Etats-Unis, le Canada. En Europe, nous sommes épargnés, du moins nous le croyons. En France, pas besoin de mesures drastiques limitant la consommation d’eau comme en Californie. Tout juste quelques jours d’été, dans le midi. Pas d’accident nucléaire comme à Fukushima ni de risque d’accident, l’aile noire des grands désastres nous effleure à peine. Pourtant, certains noms devraient résonner, mais à peine sont-ils prononcés qu’on les a oubliés. La Faute sur Mer, nom prédestiné. La tempête Xinthia, fin février 2010, la mer entre une nuit, dans des maisons construites en zone inondable. 29 morts, et puis, 600 habitations détruites, plus d’un cinquième des habitants évacués. L’activité humaine, l’intensification des industries, l’emploi de produits dont on ignore les effets, à moins qu’on les connaisse trop, ont une incidence sur le climat et la multiplication des catastrophes naturelles, dont les effets sont à leur tour démultipliés par d’autres pans de l’activité humaine, la frénésie immobilière, les constructions en zone inondables, et puis, de façon générale, le désir de faire, et d’avoir toujours plus.

8- 1866
Dans un long préambule aux travailleurs de la mer, intitulé « l’archipel de la manche », Victor Hugo, au chapitre 20, écrit : «  la mer édifie et démolit ; l’homme aide la mer, non à bâtir, mais à détruire… tout sous lui se modifie et s’altère, soit pour le mieux, soit pour le pire. Ici, il défigure, là, il transfigure. » Victor Hugo sait que l’humanité est entrée dans l’ère de l’anthropocène, même si le mot n’existe pas encore. Et après un passage à la gloire du progrès, il avertit. « Pourtant, ne nous exagérons pas notre puissance,… ce que nous faisons ne va pas au-delà de la surface. L’homme habille ou déshabille la Terre, un déboisement est un vêtement qu’on ôte. Mais ralentir la rotation du globe sur son axe, accélérer la course du globe dans son orbite, modifier la procession des équinoxes, supprimer une goutte de pluie, jamais… l’homme peut changer le climat, non la saison ».

 

 

Texte de Cécile Wajsbrot, pages 298 à 305. Extraits du livre « Du souffle dans les mots », paru chez Arthaud.