Il faisait encore nuit, l’hiver 1967, quand la terre a tremblé à 4 heures du matin et que nous nous sommes retrouvés dans la rue en pyjama et chemise de nuit, si effrayés que je ne me souviens pas d’avoir eu froid, et nous nous apprêtions à nous mettre au lit quand on a frappé à la porte pour nous prévenir que la menuiserie où travaillait mon père était en feu.

Au-dessus de Fréjus, dans la vallée du Reyran, au lieudit « malpasset » (mauvais pas), à quelques km de Nice et du village où je commence à vivre. Au-dessus de Fréjus, alors que les Alpes-Maritimes et le Var viennent de partager le même mauvais temps dont les images d’archives me désignent la violence, inédite sur la Côte d’Azur. Je ne crois pas qu’il y ait eu depuis de telles pluies diluviennes mêlées à l’ouragan qui fait passer les vagues par-dessus la balustrade de la promenade des Anglais et rouler, comme des galets, les chaises bleues sur la chaussée où de rares voitures se fraient un passage, de l’eau jusqu’aux moyeux. Et les rues de la ville sont en eau, on écope dans les cafés et chez le coiffeur, les femmes sourient pour le cameraman, elles portent des bottes en caoutchouc.

Dans la soirée, à Fréjus comme ailleurs, on est devant le poste de télévision. Ce soir-là, le 2 décembre 1959, apparaît Achille Zavatta qui fait un saut périlleux en caleçon à rayures. Il est un peu plus de 9 heures quand le gardien, tout petit chez lui dans la vallée, en aval du barrage, entend des craquements et un souffle inouï qui ouvre portes et fenêtres. Il voit une grande lueur et les lumières électriques s’éteignent à des kilomètres à la ronde. Le barrage vient de se rompre, libérant d’un coup des milliers de mètres cubes d’eau qui entraînent des blocs de béton gros comme des maisons comme s’il s’agissait des galets ou des chaises bleues de la promenade des Anglais. L’eau déferle jusqu’à Fréjus et la mer, ravageant tout sur son passage, les pêchers, les moutons, les fermes, le train Marseille-Nice, elle cause la mort de 423 personnes, c’est la plus grande catastrophe civile qu’ait connu la France.

Je pense de nouveau au gardien, André Ferro, qui n’avait pas de téléphone pour donner l’alerte. Et comme j’arrive devant le barrage, bouffé à mort par une mâchoire invraisemblable, je pense à l’architecte mort de désespoir moins de six mois après la catastrophe. Dans le lit du Reyran, un grand saule argenté rend hommage à André Coyne qui était fier de ses barrages voûtes réputés indestructibles, le barrage de Tignes, de Serre-Ponçon ou le barrage de l’aigle dit le barrage de la résistance dont l’architecte et son équipe retardèrent l’achèvement pendant la seconde guerre mondiale pour ne pas le livrer à l’occupant. Car la catastrophe de Malpasset c’est aussi la faillite d’un ouvrage d’art, d’un chantier auquel ont travaillé des centaines d’hommes et que je n’ai pas le cœur de vouer aux orties, à la broussaille qui envahit le mauvais pas.

Je pense aux chantiers des hommes, à nos chantiers arrogants, désespérés, magnifiques, et qui sont notre chair comme les lieux qu’ils bouleversent. Je pense tout en même temps à notre démesure, nos aveuglements, nos surdités, à l’attention constante et extraordinaire qu’il faut porter au monde pour ne pas que les désastres, ces désastres résistibles, nous prennent par surprise, dans nos lits, comme de petits enfants dans leur vêtement de nuit. Je pense à ce travail d’attention, de connaissance, à ce travail qui est le nôtre désormais, dont chacun de nous a la charge, et je ne pense pas à lui comme un acte de contrition mais comme un immense chantier, arrogant, désespéré, magnifique.

 

Texte de Maryline Dessilles,  p 148 à 153. Extraits du livre « Du souffle dans les mots », paru chez Artaud.