Mesdames, messieurs,

Ce jour-là, il y a quelques semaines, au cap de la chèvre, tout au bout de ce petit promontoire qu’on nomme Finistère, ce jour d’Août, donc, regardant la mer si verte, les nuages minuscules, la lande mauve et rousse de bruyères, les rochers de granit, j’ai compris que tout cela n’était pas éternel.

Des goélands planaient au-dessus de ma tête, et des corneilles.

Je fixais à l’horizon une voile brune, une voile blanche, une voile noire, gîtant durement sur l’océan, la nature est si puissante.

Je venais déjà là quand j’avais seize ans lire l’Hypérion de Hölderlin, et les vers du poète vibraient de beauté, de lumière, d’appels à la liberté. Tout cela me semblait à portée de main, et aussi de changer un monde si vieux et si gris, pour un autre, aux couleurs de la mer, où le partage, la justice et la fraternité seraient la règle. Je n’en doutais pas une seconde. La nature était éternelle, les rochers infractables, l’océan inlassable, les vagues immortelles.

Et plus tard, bien plus tard, les enfants de mes enfants viendraient à leur tour lire des vers face à l’immensité.

Le chemin de contrebandiers qui longeait la falaise, je n’imaginais pas qu’il pût s’effondrer dans la mer transparente, je ne pouvais pas songer une seconde qu’elle fut polluée.

Aujourd’hui, dans ce siècle nouveau, comme aurait dit Victor Hugo, ou bien Alfred de Musset, le même cap me paraît si fragile. Son nez cassé. Le chemin des contrebandiers s’est brisé sous les coups d’une tempête comme on n’en avait jamais connu ici. Il a été restauré, nous savons maintenant qu’il est menacé. Les rochers de granit résistent, nous avons appris qu’ils étaient radioactifs. Probablement cancérigènes. Et l’océan est aux deux tiers empoisonné par les retombées radioactives de Fukushima.

Un scientifique de renom, me dit-on, vient de s’effondrer en pleurs pendant une interview sur la pollution due au carbone. Il décrivait un futur sombre où les océans mourraient….

Nous vivons dans une époque où le nucléaire n’est plus maîtrisé, nous vivons sous la menace permanente de notre anéantissement. Oui, je parviens à rester en vie. Je ne m’aveugle pas, je ne pratique pas l’amnésie, et pourtant ma conscience aiguë d’une réalité insupportable ne me détruit pas.

Nous savons, mais nous ne savons pas, puisque ces réalités ne nous empêchent ni de manger, ni de dormir, ni de partir en vacances, ni de nous disputer avec nos voisins, ni de dire du mal de nos collègues, ni de faire nos comptes, de râler parce qu’il pleut, de passer des heures dans les embouteillages, d’acheter un pull, ou une nouvelle voiture. D’écouter chanter les oiseaux.

Longtemps le réchauffement climatique m’a semblé être une légende.et il m’est même arrivé, shame on me, de dire que 2 ou 3 degrés de plus ou même 5, ou même 10, dans ce Finistère que j’évoquais, ne seraient pas une catastrophe, loin de là.

Il s’est alors produit un événement qui m’a dessillée, comme on dit dans les livres.

J’avais un ami, le fils d’un général Sénégalais, un jeune homme d’une beauté étonnante, il se nommait Eric Lindor Fall, et c’était un écrivain extraordinaire. Un jour où nous parlions d’un livre qu’il avait en projet, il me déclara qu’il ne l’écrirait pas, car il allait mourir. Tout le tuait, l’air irrespirable, le dioxide de carbone craché par les camions, les effluves de diesel au cul des bus, les particules des polluants chimiques. Ses poumons s’étaient atrophiés, il ne pouvait plus faire dix pas dans nos rues sans s’effondrer. L’oxygène l’avait abandonné.

De ce jour, j’ai abordé sans me lasser les chauffeurs de camion qui dans Paris laissent leurs moteurs tourner, j’ai apostrophé les automobilistes dans les embouteillages, j’ai menacé mes amis inconditionnels de leur voiture adorée, et je suis passée assez près de quelques coups de poing, de quelques claques, j’ai vendu ma voiture et je me suis fait insulter par un tas de personnes qui me jugeaient folle. J’étais folle de peine, et révoltée par cette injustice.

Milan Kundera a dit ceci : la « morale de l’essentiel » doit être l’axe de notre vie. Laisser aux enfants un monde dans lequel ils puissent vivre. Laisser à ceux qui viendront après nous une terre vivable. Nous pouvons y faire quelque chose. Je le sais maintenant. Si l’on peut quelque chose, alors qu’attendons-nous ?

 

Texte de Geneviève Brisac, pages 61 à 67. Extraits du livre « Du souffle dans les mots », paru chez Arthaud.